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Le premier homme qui vivra 1000 ans est il déjà né ?

Par Laurent Alexandre et Olivier Nérot Conférence Ecole polytechnique 2013

L’histoire des progrès scientifiques depuis trois siècles est, fondamentalement, une affaire d’échelle : chaque saut technologique important a été la conséquence d’une capacité nouvelle à maîtriser la matière sur une dimension de plus en plus petite. La troisième révolution scientifique est basée sur les nanosciences qui permettent le contrôle de la matière à l’échelle moléculaire et atomique. Les Nanotechnologies, la Biologie, l’Informatique et les sciences Cognitives (intelligence artificielle et sciences du cerveau) progressent, en effet, mais elles vont surtout converger, en ce sens que les découvertes dans un domaine serviront aux recherches dans un autre. Cette synergie décuplera la puissance de la recherche et permettra des avancées spectaculaires. En quelques décennies, la Science-fiction d’aujourd’hui deviendra médecine-réalité. Grâce à ces révolutions concomitantes de la nanotechnologie et de la biologie, chaque élément de notre corps deviendra ainsi réparable, en partie ou en totalité, comme autant de pièces détachées. La connaissance des faiblesses génétiques de chaque individu conduira à une médecine personnalisée, puis à la « chirurgie des gènes ». Beaucoup de maladies pourront ainsi être éradiquées. Les deux autres révolutions, celles de l’informatique et des sciences cognitives produiront également des résultats spectaculaires. L’augmentation exponentielle des vitesses de calcul informatique et l’émergence de l’intelligence artificielle permettront notamment de développer des automates dont l’intelligence pourrait dépasser celle de l’Homme.

Les NBIC vont progressivement euthanasier la mort.

Les quatre composantes de la révolution NBIC se fertilisent mutuellement. La biologie, notamment la génétique, profite de l’explosion des capacités de calcul informatique et des nanotechnologies indispensables pour lire et modifier la molécule d’ADN. Les nanotechnologies bénéficient des progrès informatiques et des sciences cognitives, qui elles-mêmes se construisent avec l’aide des trois autres composantes… En effet, les sciences cognitives utiliseront la génétique, les biotechnologies et les nanotechnologies pour comprendre puis « augmenter » le cerveau et pour bâtir des formes de plus en plus sophistiquées d’intelligence artificielle, éventuellement directement branchées sur le cerveau biologique humain. La dimension révolutionnaire des technologies Nano tient au fait que la vie opère à l’échelle du nanomètre. Les composants moléculaires de nos cellules sont des machines nanométriques. Maitriser le nano-monde permettra de manipuler le vivant. Les progrès technologiques effacent rapidement la frontière entre la chimie et la biologie, entre la matière et la vie. A l’échelle du nanomonde, il n’y aucune différence entre une molécule chimique et une molécule « vivante ». La fusion de la biologie et des nano-technologies transforme le médecin en ingénieur du vivant et lui donnera décennie après décennie un pouvoir inouï sur notre nature biologique. Le bricolage du vivant semble sans limites. Intégrés par millions dans notre corps, des nanorobots nous informeront en temps réel d’un problème physique. Ils seront capables d’établir des diagnostics et d’intervenir. Ils circuleront dans le corps humain, nettoyant les artères et expulsant les déchets cellulaires. Plus spectaculaire encore, les neuro-nanotechnologies ont l’objectif de modifier le fonctionnement du cerveau au niveau des neurones. La loi de Moore est le réacteur nucléaire de toutes les nouvelles technologies. Elle devrait persister, grâce à de nouvelles techniques de gravure des circuits intégrés et l’optimisation de leur architecture, jusqu’en 2035 ou 2040. La puissance des circuits intégrés devrait donc être multipliée, à prix égal, par un million. Une médecine de combat utilisant toutes les armes NBIC pour entretenir l’usine de nos cellules est déjà sur les rails. A court terme, d’ici 2020, trois vagues technologiques vont affecter notre espérance de vie : l’hybridation croissante de notre corps avec des composants électroniques, la démocratisation de l’ingénierie cellulaire tissulaire dont la première étape est la démocratisation du décryptage de notre génome et sa réécriture enfin le développement de la nano médecine qui vise à manipuler à l’échelle du nanomètre nos constituants cellulaires. Le séquençage intégral de l’ADN permet l’analyse de la totalité des 3 milliards de signes des chromosomes de chaque individu. Il va permettre ainsi de déterminer notre propension à développer certaines maladies, et ouvrir la voie à une prévention ciblée et une meilleure utilisation des médicaments. C’est la fin annoncée d’une médecine de masse, pour aller vers une médecine « personnalisée ». La génomique devenant de plus en plus courante, abordable et utilisable, elle sera le réacteur nucléaire d’un système de santé moderne. Il s’agit d’un changement radical de paradigme pour l’organisation du système de santé.

Tranhumanistes contre Bio-conservateurs

Ce qui se passe au 21 ème siècle est en fait la fusion de la technologie et de la vie, qui est le projet transhumaniste :

  • d’abord, la technologie pénètre la vie grâce aux prothèses médicales et la bio-ingénierie;
  • puis, la technologie crée la vie artificielle. Les annonces fracassantes de Craig Venter – qui a produit la première cellule artificielle en 2010 -, témoignent du début de la course;
  • enfin, la technologie dépasse, voire remplace la vie. La montée en puissance de Google, embryon d’intelligence artificielle, prouve que cette étape n’est plus si loin.

Derrière la convergence NBIC, une philosophie de transformation radicale de l’Humanité – le Transhumanisme – rêve de changer l’Homme. Les potentialités technologiques sont illimitées : c’est le résultat de la confrontation entre bio-progressistes (les transhumanistes) et bio-conservateurs qui déterminera ce que nous deviendrons. Un véritable lobby bioprogressiste est déjà à l’œuvre, qui prône l’adoption enthousiaste de tous les progrès NBIC, quitte à changer l’humanité. Le lobby transhumaniste est particulièrement puissant sur les rives du Pacifique, de la Californie à la Chine et à la Corée du Sud, soit à proximité – et ce n’est pas un hasard – des industries NBIC. C’est là qu’émerge la nouvelle devise de notre siècle: la vie n’est qu’une nanomachine particulièrement sophistiquée! Des institutions comme la NASA, Arpanet, ou Google sont aux avant-gardes du combat transhumaniste. D’ailleurs, le pape du transhumanisme – Ray Kurzweil – vient d’être nommé Directeur du développement de Google ! A la suite de Craig Venter les tentations démiurgiques et prométhéennes des ingénieurs du vivant vont s’accroître. La vie, l’homme vont être perçus comme infiniment manipulables. Quelques voix timides ont demandé un moratoire sur les travaux de Venter, puis elles se sont tues. Il faut dire que le précédent moratoire sur les travaux génétiques, décidé à la conférence d’Asilomar en 1976 en Californie, n’a tenu que quelques semaines! Qui est aujourd’hui en mesure de poser des limites ?

Emotions & Machines – Olivier Nérot

« Le rire est le propre de l’homme », affirme-t-on pour conserver à la nature humaine quelque spécificité. Pourtant il existe des robots qui rient, incarnent la folie, exposent leur doute existentiel ou expriment une curiosité sans faille… certains créent déjà une relation de complicité avec leur spectateur, pouvant aller jusqu’à un fou rire partagé. Intelligence, autonomie, mémoire, désir, douleur, rêve, ou conscience sont aujourd’hui analysés, modélisés et simulés. Mais s’agit-il de simples simulations ?… Ou pouvons nous y voir les prémices d’une humanité artificielle, nous menant à une meilleure connaissance de nous-mêmes ? Nous répondrons à cette question selon deux axes : le sentiment est-il possible au coeur de la machine, par l’analyse des avancées en sciences cognitives ? Et quel sentiment peut exprimer une machine, en l’illustrant par plusieurs réalisations du domaine de l’art digital ? Ainsi, à la croisée des chemins entre art et science, sources d’inspiration et de connaissance, nous chercherons à cerner quel pourrait être ce propre de l’homme, face à des recherches scientifiques ou artistiques, et montrer que nos segmentations binaires entre naturel et artificiel, vivant ou non, conscient ou non, n’est peut être pas si claire que nous pouvons le penser, hormis pour nous rassurer sur notre propre place, et est en définitive bornée essentiellement par l’idée que l’on s’en fait.

Rémi Sussan est journaliste à Internetactu.net et auteur des « utopies posthumaines » (éditions omniscience), « Demain les mondes virtuels » (éditions FYP) et « Optimiser son cerveau » (éditions FYP).

Laurent Alexandre est Chirurgien-urologue et neurobiologiste de formation, Laurent Alexandre est également diplômé de Science Po, d’HEC et de l’ENA. Pionnier d’internet, ce coureur de marathon est le fondateur de Doctissimo.fr. Auteur en 2011 d’un essai intitulé « La mort de la mort », il s’intéresse aux bouleversements que va connaître l’humanité conjointement aux progrès de la science en biotechnologie. Il dirige aujourd’hui DNAVision qui est une société de séquençage de l’ADN

Olivier Nérot est ingénieur en traitement du signal et docteur en sciences cognitives. Il a proposé un ‘modèle chaotique de mémoire par anticipation’ en 1996. Voulant appliquer ce travail de recherche, il a rejoint plusieurs sociétés de R&D, pour ensuite mettre en application ces théories en créant une start-up, amoweba, en 2000. En 2005 il crée une société de conseil en innovation et prototypage informatique, formant les sociétés à « l’intelligence collective ». En parallèle, en 2012, il a monté à Lyon la galerie H+, spécifiquement dédiée à l’art digital, où il présente des oeuvres technologiques changeant le rapport à la machine.